dimanche 3 novembre 2019

34. Frédéric



Le train longe le lac de Serre-Ponçon. Les nuages bas gomment la séparation entre les eaux et le ciel, tout se confond dans un gris bleu très doux. Le grand Morgon domine l'ensemble, strié du noir des roches et du blanc de la neige.
L'hiver a attendu le début d'année 2020 pour s'installer enfin, au grand soulagement des stations de ski, déjà en difficulté à cause de la crise et des vacances de Noël sans flocons. Bien sûr, les canons à neige ont fonctionné à plein régime, vidant les lacs de montagne bien au delà des limites légales, mais cela n'a pas suffit. La sécheresse des mois précédents fait encore ressentir ses effets et quand il n'y a plus d'eau, il n'y a plus de neige artificielle. 
Néanmoins depuis le début d'année, la neige attendue par tous ceux dont l'emploi en dépend est arrivée. Et dans les Hautes-Alpes ils sont nombreux à être dans ce cas. Le département est essentiellement touristique et saisonnier, sans aucune industrie et loin des grosses agglomérations. 

Je regarde mon fils concentré sur sa console, les yeux rivés sur Link surmontant les obstacles d'un donjon rempli de pièges et créatures, indifférent aux cahots du train.
Je me revois à peine plus vieux que lui, avec la même intense concentration, jouant à un opus précédent du héros de Zelda, et je suis plutôt content d'avoir influencé - ou pas - ses goûts en matière de jeux vidéos. 
D'une main, je lui ébouriffe les cheveux : 
- Charlie ? 
- Hum ?
- Tu as passé un bon week-end ? 
Il lève les yeux de son jeu et repousse sa mèche d'un mouvement de tête.
- Ouaip ! C'était cool le ciné ! Tu sais, Maman sera pas d'accord que j'ai vu ce film, mais bon maintenant j'ai 12 ans alors j'ai le droit, hein. Tu vas lui dire ? 
Je souris.
- Tu vois, comme tu viens de le dire, tu as l'âge requis par le cinéma et toute l'industrie du film pour regarder ce thriller. Alors je ne vois pas pourquoi une information aussi insignifiante devrait lui être rapportée. Par contre, dis moi quand tu veux voir des films du genre, je veux quand même vérifier que c'est pas trop violent non plus.
- Oui, ça roule, p'pa. Merci ! 
- Tu sais, ta mère n'est pas une mégère, elle veut simplement te protéger.
- Ben je ne suis plus un bébé, quand même.

Je regarde mon garçon, entre l'enfant et l'adolescent, les joues encore un peu pleines mais les traits du jeune homme en devenir, et je me demande ce qu'il s'est passé entre ses premiers pas et maintenant. Je me sens fier et un peu usé, un sentiment de vieux con, sûrement.
Il se marre devant mon air indécis et retourne à son jeu.

Je soupire et ferme les yeux un instant. 
J'aime le train, et je fulmine en me souvenant que c'est désormais le seul de la journée entre Gap et Briançon. Avec la crise, la SNCF est encore plus dans la tourmente et les lignes ferment les unes après les autres. Pour le moment, cette ligne tient le coup, mais il n'y a plus qu'un seul trajet en train par jour, le reste a été remplacé par du car quand ça n'a pas été supprimé. Quelle absurdité !

C'est rageant d'assister à la lente dégradation des choses, de voir chaque jour disparaître un service de plus, un fragment de normalité de plus. Je me remémore mon voyage en train jusqu'au nord des pays scandinaves il y a 15 ans avec Émeline et je me dis que notre fils a peu de chances d'aller admirer des aurores boréales un jour. Ou alors ce sera le projet d'une vie, et ce sera à pied ou quelque chose du genre. 
Les gens me trouvent pessimiste et même les potes et connaissances collapsonautes pensent parfois que j'exagère. Pourtant, je sais bien que non. Je ne suis pas dépressif, seulement lucide. 
Je passe en revue les membres de notre petit groupe du jeudi. Bien sûr, Julien est hors jeu, avec son enthousiasme à la fois agaçant et réconfortant, et depuis qu'il fricote avec Lucie, il plane à 8000. Bernard a les pieds sur terre mais n'est pas aussi renseigné que moi. Lucie a encore une certaine candeur de jeunesse et Christelle est trop prise par sa propre vie pour se poser beaucoup de questions sur notre civilisation. Les autres sont globalement englués dans leur quotidien, et semblent s'accommoder de vivre leur vie tout en accordant une soirée de temps en temps pour réfléchir à ces questions...
 Suzie a cette lucidité permanente, elle. Elle est bien documentée, au point de m'informer occasionnellement de nouvelles données que je n'ai pas encore lues. Je vois bien que tout ce foutoir occupe toujours une place dans ses pensées, même quand elle repique des carottes ou joue avec ses gamins. Il y a un silence dans son regard, et c'est bien pour trouver des personnes comme ça que j'ai lancé ces rencontres collapsos l'année dernière. 
La plupart de ceux qui viennent s'imaginent un après effondrement chantant et écolo, rempli de communautés autonomes et démocratiques, respectueuses et résilientes. Et même si je le souhaite autant qu'eux, ce futur désirable, je sais qu'avant cela, et si jamais on s'en approche un jour, il y aura des années et même plutôt des décennies très sombres. 
Suzie et moi pressentons la hausse massive de la pauvreté, les malades de moins en moins soignés, les ruptures d'approvisionnement en tout genre, un quotidien qui ressemblera à minima à un quotidien de guerre, le fascisme rampant, la baisse drastique de la population... et nous savons qu'ils n'y aura aucun endroit à l'abri, pour nous, les gens du commun. 
Que des communautés résilientes seront assurément pillées par des groupes extérieurs quand elles ne seront pas démantelées par un état policier, et que seule la cohésion sociale permettra un minimum de survie. 
On est loin des gugusses qui se construisent un bunker et s'imaginent en sécurité avec leurs boîtes de conserve, leur bite et leur couteau. 
L'effondrement de notre civilisation ne sera pas brutal comme une porte qui claque. Ce sera un long escalier qu'on descend sur le cul, après avoir trébuché, au choix, sur la fin de ressources bon marché, une autre crise économique, des événements climatiques majeurs, des tensions géopolitiques... et sûrement un cocktail de tout ça. 

Je sais que j'ai autant de risques de mourir que n'importe qui, malgré mes connaissances sur le sujet et mes débuts d'autonomie. Je ne suis pas à l'abri d'une épidémie ou d'une répression.
Je m'inquiète pour mon gamin et je me félicite de n'en avoir fait qu'un. Et parfois je culpabilise de l'avoir foutu dans ce merdier.

Je posais la question à Suzie et Christelle, il y a quelques jours, pendant qu'on réparait une serre qui s'est écroulée sous le poids de la neige. 
Christelle m'a regardé avec étonnement.
- Ben voyons, si y'a que les cons qui font des gamins, on est pas sorti de l'auberge ! Il en faut des gosses écolos et débrouillards pour le monde de demain ! 
- Et pour le monde qu'il y aura entre celui-là et celui de demain ? j'avais dit avec un léger sarcasme.
Suzie s'était arrêtée un instant, silencieuse, et était retourner chercher des piquets. Christelle, de nouveau concentrée sur la toile plastique, fredonnait un air de Brassens. 
L'idiot en moi, taraudé par le silence de Suzie, ne put s'empêcher de la relancer. 
- Toi aussi ça t'arrive de regretter d'avoir fait des gosses ? 

Elle m'avait regardé, avait donné un coup de masse sur un piquet, semblait réfléchir.
- Non, pas exactement. 
- Exactement quoi ?

Elle avait penché la tête, sourit à demi et dit :
- Frédéric... sois gentil, puisque tu l'es.

Puis elle m'avait collé la masse dans les mains, m'intimant silencieusement de reprendre le travail. Ce que j'avais fait, en retournant sa phrase dans ma tête. 

lundi 21 octobre 2019

33. MaLine



Ils avaient tous profité du beau temps pour laver les draps au lavoir, et pour les étendre à plat dans les prés au soleil. Le fond de vallée ressemblait à un emplacement de pique-nique pour géants, parsemé de nappes éclatantes, qui n’attendaient plus que des immenses convives avec des paniers pleins de victuailles. Maline avait encore les mains rouges et gercées d’avoir frotté les lourdes pièces de tissu dans le lavoir glacé, malgré la pommade au calendula que Livie distribuait à qui en voulait.
« Des mains de paysanne, voilà ce que j’ai à présent. Des mains pour manier la bêche, s’égratigner aux mûriers et aux argousiers, traire les brebis et lier les bottes de seigle. Mes arrières-arrières-grand-mères devaient avoir les mêmes… »
Elle était redescendue un peu plus tôt que les autres après le déjeuner, et s’était assise sur un rocher presque plat, au soleil, savourant un moment de calme dans l’agitation toujours plus intense de l’été. Un moment pour elle seule, pour savourer la chaleur du soleil sur sa nuque, entendre les bourdonnements affairés des insectes butineurs, respirer le petit courant d’air frais qui descendait de la haute vallée. Elle ferma les yeux et murmura :
« Ça aurait pu être pire, bien pire...
- Hum, entendit-elle en réponse à quelques mètres d’elle.
Sans ouvrir les yeux, elle soupira :
- Yilan, je suppose ?
- Oui, MaLine.
Il s’approcha un peu plus, elle l’imaginait tortillant son foulard d’un air gêné, se dandinant sur sa mauvaise jambe comme un petit soldat de plomb cassé. Ou plutôt non, pas gêné pour deux sous, l’œil vif et pétillant, les boucles emmêlées – il faudrait que quelqu’un lui taille la crinière, à ce gamin – s’agitant comme un éterlou impatient autour de sa mère endormie.
- Pousse-toi de mon soleil, Yilan, tu me fais de l’ombre.
- Oui, MaLine.
- Oui, MaLine, oui MaLine… tu ne sais dire que ça ? Qu’as-tu encore à me demander pour être si coopératif, mmm ?
- Rien ! protesta le gamin, je venais juste aider à plier les draps.
- Sont pas secs.
- Et puis je t’ai apporté quelque chose, aussi.
A regret, elle ouvrit les yeux, et le trouva comme elle l’imaginait, tout fringant, un sourire ensoleillé aux lèvres. Il ouvrit sa petite besace, et en sortit délicatement une grosse poignée de fraises des bois bien mûres, qu’il lui tendit avec empressement.
- Pour toi !
Elle pouffa :
- Tu sais y faire, toi ! Corruption, maintenant ?
Il rougit, il était tellement chou quand il rougissait comme ça. La  Zélie devait se régaler à le faire tourner en bourrique, tiens ! Néanmoins, elle accepta gravement le cadeau. Les fraises avaient un goût sucré et acidulé à la fois, un goût de fossé herbeux et de sous-bois, et ce goût s’harmonisait parfaitement avec l’instant, les draps d’un blanc éblouissant sur l’herbe verte et grasse, le soleil ruisselant dans les mélèzes, le cri d’un rapace au loin…
- Merci. Je n’ai pas pris le temps d’aller en cueillir, ces derniers temps. Elles sont délicieuses.
L’adolescent posa sa besace et son bâton par terre, et s’installa maladroitement aux pieds de MaLine. Il ne dit rien, étrangement. Il soupira, le regard perdu vers le bas de la vallée, les doigts caressant distraitement l’herbe fraîche sous sa main.
- Tu vois, reprit MaLine, quand tu es arrivé, je pensais à mes mains…
- Tes mains ? dit-il avec un froncement de sourcils d’incompréhension.
- Oui, mes mains. Des mains de paysanne, c’est que je me disais.
Yilan baissa les yeux sur ses propres mains. Les cals  dans les paumes à la base des doigts, quelques cicatrices, la peau rude. Rien d’extraordinaire, en somme.
- Oui, dit-il, comme moi, comme tout le monde.
Elle sourit. Ce « comme tout le monde » résumait bien leur univers aujourd’hui. Ils n’appartenaient plus qu’à la terre, aux récoltes, aux bêtes, aux pièges posés dans les bois, au présent, à l’essentiel. Les mains devaient être soignées, bichonnées, c’était leur outil de travail, garant de leur subsistance et de leur survie. Elles devaient être fortes et souples le plus longtemps possible pour assurer les travaux des champs, les labours, le tressage des paniers, les points de couture, l’assemblage du cuir…
- Avant, reprit MaLine, je mettais du vernis sur mes ongles, de toutes les couleurs, j’y passais des heures. Je rêvais de beaux ongles de star, colorés, avec des paillettes ou des motifs artistiques, je m’imaginais dans des poses étudiées pour que les autres admirent mes doigts de jeune femme élégante...
Yilan la regarda, interloqué :
- Du vernis ? Comme pour le bois ?
MaLine sourit, mais d’un sourire triste, tout de biais.
- Si tu veux. C’était à la mode…

Elle allait au lycée à Gap, mais rêvait de Paris. Dans un premier temps. Après, elle irait à New-York, San Francisco, Sydney, Acapulco. Dans de vraies villes, où les lumières ne s’éteignaient jamais, où les boutiques resplendissaient de jour comme de nuit, où la vue depuis les gratte-ciels devait ressembler à un aperçu des galaxies illuminées de milliards d’étoiles. Elle voulait être journaliste de mode, ou influenceuse sur Instagram, ou femme d’affaires peut-être, quoi que cela pût recouvrir. Mais en aucun cas rester dans ce petit coin pourri et paumé, où le talent qu’elle pressentait ne pourrait jamais s’épanouir.
Avec l’âge, les vacances familiales à Saint-Paul lui étaient devenues insupportables. Le temps était passé des jeux dans la forêt avec Louie et ses copains bouseux. Elle l’aimait bien, toujours, elle le trouvait beau dans son genre un peu fruste, avec ses larges épaules et son teint doré par le soleil, mais il ne la comprenait pas. D’ailleurs, personne ne la comprenait.

Quelques mois auparavant, les Gallo, un couple de marseillais avait acheté la magnifique maison qui se dressait à côté de la chapelle Saint-Antoine, face au pont du Châtelet. Tous les week-ends, une joyeuse armada arrivait dans des voitures rutilantes, les parents Michel et Christiane dans leur énorme Saab noire, et les enfants, et les amis des enfants, des garçons et des filles de deux ou trois ans de plus de Liane, dans des voitures de sport tape-à-l’œil et tout simplement ma-gni-fi-ques. Parfois, les jeunes venaient sans les parents, et alors les fêtes s’enchaînaient, ils dansaient sur la pelouse toute la nuit, tiraient des feux d’artifices en braillant de joie, éclusaient des caisses entières d’alcool dont les reliefs encombraient les poubelles du village les jours suivants. Ils étaient jeunes, manifestement aisés, insouciants et sûrs d’eux. Ils se baladaient dans le village comme des propriétaires terriens dans leur domaine, un rien condescendants, vêtus comme des touristes anglais en expédition africaine : vêtements confortables mais chics, chaussures de cuir immaculées, casquettes de marque bien visibles, lunettes de soleil hors de prix sur le nez.
Louie les haïssait cordialement. Liane, elle, se liquéfiait d’envie.
- Mais, je ne comprends pas, l’interrompt Yilan, il n’y avait pas des choses catastrophiques qui se passaient dans le monde ? Il n’y avait pas de guerres ? Pas de pollution ? Pas de gens qui mouraient de faim comme j’ai lu dans les papiers ?
MaLine eut un rire sec :
- Si. Mais ailleurs, chez les autres. Mon père disait « On danse sur un volcan », à l’époque. Cela voulait dire que tout était en train de s’écrouler, et qu’on faisait la fête sans rien voir. On ne pouvait pas imaginer…

Oui, bien sûr. Elle entendait ses parents parler de choses graves, de crise bancaire, de répression, de suppression d’aides sociales pour les plus pauvres. Des trucs de vieux. Ils lui pompaient l’air à vouloir trier les déchets, économiser l’eau, baisser le chauffage, restreindre les déplacements en voiture et toutes ces lubies d’écolos. Des navires sillonnaient les mers en brûlant du fuel lourd à qui mieux mieux, des usines crachaient des fumées toxiques, des tonnes de plastique flottaient dans l’océan, et on voulait lui restreindre l’usage du fer à boucler avec lequel elle s’entraînait à se faire des coiffures cool !
Dans des pays vraiment modernes, on faisait surgir des villes de la mer, des dômes climatisés pour skier dans le désert, on tapissait les immeubles d’écrans géants, et ses parents ne semblaient pas voir ce que cela avait de merveilleux et d’enthousiasmant. Ils ne croyaient pas à l’avenir comme elle, voilà ce qui arrivait quand on vieillissait.

A force de stratagèmes élaborés, de rencontres presque inopinées et de poses stratégiquement étudiées aux abords de la maison des Gallo, Liane était parvenue à se faire remarquer du fils cadet, Gaël. Il avait dix-huit ans, le nez un peu tordu, le sourire canaille, le dernier IPhone vissé à la main, et allait entrer en prépa HEC à la rentrée. Il l’inclut dans la bande pendant les vacances d’été, l’année où, revenant de Grèce, elle put s’enorgueillir de sa toute nouvelle expérience avec davantage de succès qu’auprès de Louie. Cette année-là, le père de MaLine eut peu de permissions, il y avait des manifestations un peu partout, les gendarmes étaient mobilisés presque sept jours sur sept. Julie, inquiète, préoccupée, préférait savoir Liane avec des jeunes vacanciers insouciants que l’avoir dans les pieds, sans cesse en train de se plaindre de l’ennui, du réseau pourri, de l’absence de magasins et autres joyeusetés adolescentes.
Elle passa donc une grande partie de son temps avec eux, à la piscine de Barcelonnette, aux terrasses des cafés, au cinéma, aux fêtes de village. Ils voyaient la vallée comme une réserve charmante et exotique, jouaient aux citadins exténués qui venaient se ressourcer à la montagne, trouvaient le petit cinéma vieillot « mignon comme tout » malgré ses sièges inconfortables et élimés, ils achetaient des fromages au marché avec des airs de vieux connaisseurs adeptes de l’authenticité, et dépensaient sans compter en disant qu’il était bien normal de faire vivre les gens du coin, si courageux.
Le dernier week-end des vacances, ils s’arrêtèrent boire un verre à Barcelonnette en sortant de la piscine, où ils avaient lézardé tout l’après-midi en s’envoyant des photos idiotes sur Snapchat. Ils formaient une tablée bruyante et agitée à la terrasse bondée du Tandem et le serveur avait toutes les peines du monde à prendre leur commande tant ils riaient et se chamaillaient.
- Un virgin mojito, lança Liane au serveur.
- Ah non, fit Gaël, c’est la fin des vacances, tu vas en prendre un vrai avec de l’alcool, cette fois-ci !
- Oui, fit Lilou, la sœur de Gaël, et moi aussi !
- Mojito pour les filles et rhum arrangé pour les mecs, décida Gaël en allumant un cigarillo. Aujourd’hui, on fait la fête !
- Non, je ne crois pas, fit une voix derrière Liane.
Elle se retourna, interdite, et rencontra le regard de Louie, installé avec ses copains d’escalade, à la table juste derrière eux. Il s’était levé à demi, les mains serrées sur les accoudoirs de sa chaise, raide comme un piquet. Ses amis plongeaient le nez dans leurs verres avec application.
- De quoi je me mêle ? siffla-t-elle, les joues cramoisies.
- Je me mêle que tes parents ne seraient certainement pas d’accord pour que tu boives de l’alcool.
- Ah, parce que tu es mon père, maintenant ?
Gaël s’interposa :
- Holà, mon pote, fous-lui la paix, c’est la fin des vacances, retourne à tes brebis et laisse-nous nous amuser.
- La ferme, petit con, fit Louie sans quitter Liane des yeux. Je ne comprends même pas comment tu peux traîner avec des types comme ça, Liane.
- Non, mais tu te prends pour qui ? brailla Gaël en se levant.
- Elle a quinze ans, connard, rétorqua Louie en venant se coller sous le nez de Gaël. On n’a pas besoin de mecs comme toi pour nous pourrir la vie ici !
- Non ! hurla Liane.

- Je leur avais dit que j’avais dix-sept ans, bien sûr.
Yilan rit tout bas. Même s’il n’avait pas tout compris, les dômes climatisés, la piscine, « l’Aïefone », il imaginait très bien ce que pouvait ressentir une fille de quinze ans prise en flagrant délit de mensonge devant ses amis.
- Et alors ? Ils se sont battus ?
MaLine se leva, s’étira, levant les yeux au ciel.
- Ils se sont sauté dessus comme deux jeunes crétins qu’ils étaient. Leurs copains les ont séparés, le bar nous a tous virés et Louie m’a ramenée de force à Saint-Paul. Je braillais comme un âne, mais je préférais être avec lui à l’insulter plutôt qu’avec les autres à mourir de honte. Quand il m’a déposée chez ma mère, il m’a dit que ces gens-là ne pouvaient nous apporter que des emmerdes. Je ne lui ai pas parlé pendant des mois.
- Mais, MaLine, la maison de Saint-Antoine, la maison des Gallo, elle n’existe plus, n’est-ce pas ?
Maline mit sa main au-dessus des yeux pour se protéger du soleil et scruta le chemin qui descendait à la prairie.
- Tiens, voilà Livie, Francesco et Silas. On va ramasser les draps.
- Noooon, MaLine, gémit Yilan. Réponds-moi !
Elle se tourna vers lui, secoua la tête :
- Non, elle n’existe plus. On l’a brûlée, détruite, et on a mis le cimetière à la place.
Yilan ne dit rien. Il ne fallait surtout rien dire.
- Parce que, reprit MaLine, Louie ne croyait pas si bien dire, sans savoir à l’époque. Mais effectivement, ils ne nous ont apporté que des emmerdes, et pire encore. Sans eux, peut-être qu’on aurait fait différemment, peut-être qu’on n’aurait pas perdu des gens bien, peut-être que les accès à L’Enclave n’auraient pas été fermés. Je n’en sais rien. Mais il faut bien un coupable, toujours. Et pour Saint-Paul, c’était les Gallo.

jeudi 10 octobre 2019

32. Suzie



Et donc la crise est là.
Les premiers frémissements concrets ont eu lieu en début d'automne, lorsque la FED a envoyé des dizaines de milliards de dollars pour maintenir je ne sais quel taux à un niveau raisonnable, ledit taux commençant à s'envoler au risque de faire s’écrouler le château de cartes de la finance mondiale.
Je n'y comprends rien, ou pas grand chose, et je me rassure en me disant que pour la personne du futur qui me lit, cela doit faire l'effet d'un texte dans une langue étrangère.
Et donc la crise est là.
Il s'est passé 1 mois depuis l'éclat de Bertrand lisant le journal, lors d'un apéro collapso.  C'est Noël dans une semaine.
Et les contours de cette crise sont encore flous, en tout cas pour le citoyen lambda.
J'ai toujours un travail, un salaire. Juan aussi. Alors le quotidien reste sensiblement le même pour nous. L'école et la crèche continuent de fonctionner à peu près normalement.
Mais d'après ce que je lis ou entends, le chômage a bondi de 2 points, les entreprises, grosses et petites mettent la clé sous la porte à un rythme inconnu depuis la dernière crise en 2008. Des banques, paquebots normalement inatteignables, sont en train de faire naufrage, malgré tous les efforts des banques centrales pour écoper l'eau. J'ai cru comprendre que plusieurs bulles ont explosé, et que tout le monde panique. Pas un jour sans entendre parler du suicide d'un grand dirigeant d'entreprise, dont la boite a plongé dans les bas fonds du CAC40.
Mais tout cela se passe dans les journaux. Et un des seuls impacts financiers concrets dans la vie de tous les jours, c'est la limitation des retraits en espèces dans les banques.
Alors, 50 euros par jour, c'est toujours une bonne somme quand on a un petit salaire. Mais être limité dans l'accès à leurs économies met un drôle de goût dans la bouche de beaucoup de personnes.
On entend dire ça et là que le gouvernement pourrait décider de piocher dans l'épargne des particuliers très prochainement. Je me félicite intérieurement d'avoir investi mes petites économies dans des travaux pour ma maison, et d'avoir quelques liquidités chez moi.
Les collapsologues et économistes alternatifs sont un peu moins pris pour des énergumènes fabulateurs. Juste un tout petit peu moins.
Il y a une contestation citoyenne qui prend de l'ampleur, et dont le but est de forcer l'état à abandonner les banques à leur faillite pour les nationaliser ensuite, au lieu de faire porter la charge de la crise sur les contribuables. Et d'après les vidéos, ils se font violemment réprimer par les forces de l'ordre. Les gilets jaunes et les militants d'Extinction Rébellion commencent à faire des actions communes, et les peines de prison pleuvent, les mutilations aussi. Je regarde cela de loin avec honte, la honte de ne pas y être alors que je suis convaincue de l'utilité de leurs batailles, la honte de me concentrer sur moi et mon entourage, de n'être pas assez courageuse pour risquer un œil ou ma vie pour mes idéaux.
Le prix du gaz et de l'électricité a encore augmenté. On baisse d'un degré le chauffage à la maison et on rajoute un pull.
Par contre, les jardins partagés ne se sont jamais aussi bien portés. Bien qu'en plein hiver, l'absence de neige dans la vallée nous laisse cultiver, en partie sous serre, épinards, choux, carottes et autres laitues d'hiver. Et la fréquentation a beaucoup augmenté.
Des membres du café collapso sollicitent le maire à intervalles réguliers, et tentent de le convaincre de donner l'accès à des terrains inusités appartenant à la mairie, afin d'agrandir les jardins. La tâche est ardue mais ils sont plutôt optimistes - oui, Julien fait partie du groupe - et ils ont la loi de leur côté. Apparemment, les communes ont l'obligation de prévoir les pénuries sur leur territoire. C'est Françoise qui tire ça d'un des derniers bouquins qu'elle a déniché. Alors ils mettent la pression aux élus, et je crois que ça commence à bouger. Mais comme c'est Julien qui m'a dit ça hier, j'attends de voir pour être sûre. Il est encore plus souriant et enjoué qu'à l'accoutumée. Je lui ai demandé quelle était sa drogue, il m'a souri et répondu "L'amour, Suzie, l'amour !!". Mais il avait deux bières dans le nez alors ça joue peut-être.

J'essaie tant bien que mal de faire un résumé de la situation, entre les informations issues de la presse, d'internet... et la réalité du quotidien. La situation se dégrade mais il y a toujours de la bière à nos réunions collapso, et à manger dans les magasins. Par contre il y a des pénuries de certains médicaments suite à la chute de Sanofi. J'espère que j'aurais accès au vaccin de Marius demain.

Pour la première fois, je remarque des gens qui dorment dehors à Gap. Je me doute bien que même dans une petite ville de 40 000 habitants, il y a des sans abris, mais ils étaient invisibles jusqu'à présent. Il y a quelques jours, j'ai croisé une famille, abritée sous des cartons, dans un recoin de la rue Carnot. Je suis rentrée chez moi les larmes aux yeux, et ce weekend j'ai amené des sacs de vêtements trop petits pour Emilie et Marius à l'association qui s'occupe de redistribuer les dons aux sans abris et migrants. Ça me semble tellement peu, mais je me sens impuissante. D'ailleurs, les occupations de bâtiments vides se multiplient. Il fait froid et l'assurance d'être évacué violemment par la police n'arrête pas les dizaines de personnes sans domicile. Au contraire, les associations haranguent les pouvoirs publics, et la tension monte.
Beaucoup de personnes frappent à la porte des associations de colis alimentaires, qui sont dépassées par la demande. Il faut dire que le prix des aliments de base (pâtes, riz, sucre... ) augmentent toutes les semaines. Apparemment ce serait dû à la spéculation financière sur les céréales, couplé aux mauvaises récoltes occasionnées par les épisodes de canicule de l'été dernier.

Je discutais mardi avec un collègue qui me faisait part de son dilemme : investir ses économies dans une maison ou un terrain de suite, ou attendre que le prix de l'immobilier s'effondre au risque que l'état pompe son pécule avant. Dilemme de "riche".
Sur internet, les discussions sont très animées, les forums d'autonomie et de transition voient des dizaines de nouveaux débarquer, et ça échange sec sur les semences et conserves.

Et moi, au milieu de tout ça, je balance entre panique et détachement. Me demandant si la situation va se stabiliser ou si elle va empirer. Et si elle empire, à quelle vitesse. Je me concentre sur ce qui me rend heureuse, comme l'amour de Juan, l'odeur des cheveux de Marius et Emilie, leurs rires qui ignorent tout ce fatras, le plaisir d'avoir les mains dans la terre et les cheveux au vent à vélo, les personnes que j'arrive à accompagner au travail, les échanges de graines et de livres, mes rendez vous avec la bande collapso, le pétillement dans les yeux de Lucie lorsqu'elle regarde Julien, le sourire doux de Frédéric lorsqu'il accueille une nouvelle personne dans le groupe, la compagnie joyeuse de Christelle, les dimanches en famille et les balançoires du parc.
Il y a des choses qui ne changent pas, et je me raccroche à elles.


lundi 30 septembre 2019

31. Elaine


Chiara sanglotait dans le fauteuil rouge tout élimé, tortillant un vieux chiffon usé jusqu’à la corde entre ses doigts tremblants, comme elle l’avait fait toute son enfance avec les innombrables doudous qu’Elaine lui cousait dans de vieux draps. Zélie, elle, était partie à l’écurie en claquant la porte derrière elle, et Elaine ne doutait pas qu’elle fût également en train de pleurer de rage tout en bouchonnant Zadig, ou en charriant des pelles de fumier. Quant à Iris, les lèvres pincées, elle préparait un lait chaud pour Chiara en s’appliquant bien à ne pas regarder Elaine, tout son corps tendu exprimant sa désapprobation.
« Pourquoi on n’a pas un garçon ? pensa Elaine. Peut-être qu’il s’en sortirait mieux avec un garçon. Peut-être ne voudrait-il pas sans cesse le protéger comme il croit le faire avec les filles ? Peut-être serait-il capable de partager son passé avec lui ?
Elle passa la main dans les cheveux de Chiara, défaisant de ses doigts quelques boucles emmêlées, comme pour dénouer son chagrin dans le même geste.
« Il ne faut pas lui en vouloir, ma chérie, je suis certaine qu’il regrette déjà…
- Je… le… déteste ! hoqueta la gamine en serrant plus fort son chiffon.
Elle portait encore la marque sur la joue de la main de Jonas. Une brûlure rouge qui s’était imprimée en elle avec la force d’un rejet, une marque que lui verrait désormais à chaque fois qu’il la regarderait, la trace d’un geste qu’il n’avait jamais fait, et qui les avait laissés tout deux abasourdis et pantelants.
Iris en avait lâché l’assiette de pommes flétries qu’elle s’apprêtait à éplucher pour faire une compote. Elaine était restée sidérée, sa tasse de tisane à la main et Zélie s’était interposée entre Jonas et Chiara, brûlante de colère, les yeux rivés sur son père :
« Tu n’as pas le droit !
Comme ils se ressemblaient, ces deux-là ! Le même menton un peu pointu, le même regard clair, la même bouche rieuse à présent crispée en une grimace de colère impuissante…
Jonas avait attrapé son chapeau sur la chaise, avait fait demi-tour d’un bloc, et était sorti au pas de charge. Elaine l’avait vu descendre tout droit dans le pré des chevaux, et le traverser sans faire aucun cas des poulains joueurs qui venaient à sa rencontre.

« Évidemment, pensa-t-elle en serrant Chiara contre elle. Évidemment, il fallait que cela arrive un jour. » Le silence n’est jamais une solution, elle le lui avait dit cent fois. Les filles, et tous les autres enfants aussi, voudraient savoir, et poseraient des questions, comme Chiara l’avait fait ce matin, de manière si insistante.
Elle comprenait à présent que s’il avait, comme tous les autres, levé la main en signe d’approbation le jour où Le Rogue avait porté la requête d’Yilan au Cercle, c’était en pensant qu’ainsi, ce ne serait pas sur lui que reposerait la tâche de parler aux filles. Elaine, elle, savait que Yilan ne trouverait pas toutes les réponses dans les papiers du Rogue, et que les informations qu’il y trouverait amèneraient d’autres questions. Elle avait eu peur pour Jonas, mais elle avait suivi son cœur qui lui disait d’ouvrir les boîtes de Pandore en grand pour que leur contenu ne les ronge pas insidieusement, comme le passé rongeait Jonas depuis trop longtemps.
Elle allait devoir entrouvrir la boîte, à présent. Puis convaincre Jonas qu’il lui appartenait de la vider entièrement, et chercher dans ses moindres recoins jusqu’à la dernière poussière de secret.

Elle laissa Iris apporter le lait chaud à Chiara, et sortit chercher Zélie. Elle la trouva comme prévu dans l’écurie, le visage enfoui dans la crinière de Zadig, qui tournait sa grosse tête noire vers elle, lui soufflant dans le cou avec une sollicitude toute équine.
- Zé ?
Sa fille serra encore plus fort l’encolure du Mérens.
- Laisse-moi tranquille.
Elaine s’approcha et posa la main sur le garrot du cheval, qui frissonna.
- Viens, je dois vous parler à toutes les trois.
Zélie tourna vers elle un visage gonflé par les pleurs. Le cœur d’Elaine se serra. Tant de douleur dans ce regard vert…la même qu’elle avait lue dans les yeux de Jonas quelques instants auparavant.
- Tu n’as rien fait pour l’empêcher, dit Zélie.
Elaine acquiesça.
- Tu as raison. Je ne l’ai pas vu venir, même si j’aurais dû m’en douter.
- Pourquoi ?
- C’est justement pour ça qu’il faut que je vous parle, et après, je parlerai aussi à Jonas.
L’adolescente se détacha de la chaleur apaisante du cheval, et Elaine lui prit la main pour la ramener dans la maison où le soleil d’été commençait à pénétrer.

Elles firent une nouvelle tournée de lait chaud, dans laquelle Elaine ajouta des pommes séchées de l’automne précédent, puis toutes les quatre sortirent dans le jardin, sous la glycine croulante de fleurs, et s’installèrent sur les sièges que Jonas avait sculptés dans des gros fûts de saule pâles. En rond autour de la table, comme au Cercle, leur cercle à eux, où ne restait vacante que la place de Jonas, sans pour autant le rendre absent.
Elaine regarda ses filles, les regarda intensément. Les deux plus jeunes, brunes aux cheveux bouclés chez qui elle reconnaissait ses traits et ceux de Jonas, et la blonde aux yeux bruns chauds, celle qui avait été leur enfant de cœur avant la naissance des deux autres. Elle ressentit une fierté farouche à les voir ainsi, toutes les trois, Chiara serrée contre Iris, Zélie assise en tailleur, les cheveux dans les yeux et les bras croisés. Le soleil à travers la glycine jouait à leur dessiner sur le visage des ombres intermittentes, et Elaine sut qu’elle faisait le bon choix.
« Mes filles, commença-t-elle, je vous aime. Et Jonas vous aime aussi, n’en doutez jamais.
Iris renifla avec dérision :
- Franchement, il a une drôle de façon de le montrer !
Elaine ignora l’interruption, but une gorgée de lait pour se donner du courage, et fit un geste vague de la main.
- Je veux vous parler d’Avant, moi. Jonas n’en est pas capable, vous l’avez vu, mais ça viendra. Vous jugerez après ce que j’ai à vous dire.
Elle vit à la subtile modification de leur position qu’elles étaient prêtes. Zélie prit sa tasse et s’appuya au dossier du siège, Chiara posa son chiffon trempé de larmes, et Iris mit ses coudes sur les genoux et posa le menton sur ses mains croisées.
Sur le chemin du bas, elles entendirent tinter les cloches des chèvres que menaient Angèle et Samia à grand renfort de rires et d’onomatopées chantantes, et Elaine sourit à ce son si doux et familier. Sa voix se fit plus douce, comme lorsqu’elle leur racontait des histoires le soir avant de les endormir quand elles étaient petites…

« Jonas et moi nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Nos parents avaient à peu près le même âge, et ils étaient amis. Quand mes parents ont rencontré Yvon et Johanne, Jonas avait à peu près sept ans, et son frère Nils avait deux ans de plus.
- Mais… l’interrompit Chiara, il a un frère ? Pourquoi on ne le sait pas ?

Elle les revoyait devant elle comme si elle regardait un film sur grand écran : Nils, du haut de ses neuf ans, habillé d’un pull trop grand tout rapiécé, et Jonas près de lui, les cheveux blonds dans les yeux, grignotant un morceau de gâteau sec, qui lui avait fait un grand sourire où manquaient quelques dents. C’était à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, en 2010, il y avait mille ans de cela.
Elle se souvenait de cabanes de bric et de broc, de troupeaux de gosses dépenaillés courant dans tous les sens, de soirées de musiques et de chants, de jours de pluie et de boue aux chaussures. De cette ZAD, et d’une autre, et d’une autre encore. De leurs déplacements en camions déglingués où l’on dormait les uns contre les autres, tous les gamins enfouis sous les duvets et les couvertures. Elle se souvenait des longues palabres nocturnes autour d’un feu, de l’odeur des thés aux épices et des cigarettes échangées. De la fatigue aussi, de son père épuisé après une nuit d’affrontements avec des policiers déguisés en robots noirs, des fumigènes et des cocktail-Molotov, du bruit et de la peur. Mais par-dessus tout, elle se souvenait de Nils et Jonas, au gré de leurs séparations et leurs retrouvailles sur un lieu de lutte ici ou ailleurs. Les enfants de ces jeunes parents pleins d’idéalisme suivaient une scolarité décousue au gré de leurs pérégrinations, mais chaque jour ils apprenaient de nouveaux noms d’oiseaux ou de fleurs, ils regardaient pousser des plantes dans les potagers éphémères, ils construisaient des cabanes et cuisinaient sous des toiles de tentes qui prenaient l’eau, et s’endormaient comme des pachas dans les coussins et les couvertures des camions-maison, épuisés et ravis.

« Ils voulaient créer un monde meilleur, vous voyez. Vous avez déjà compris qu’il y avait de gros problèmes Avant, je n’y reviendrai pas.
Les trois filles acquiescèrent de concert, les yeux rivés sur Elaine.
- Eh bien, ces jeunes-là, et d’autres moins jeunes aussi, voulaient y remédier, et se battre pour inverser le cours des évènements, sauver la nature, sauvegarder les droits des citoyens, et toute cette sorte de choses. Ils occupaient des lieux en danger, souvent des espaces naturels qui risquaient d’être détruits. Certains y consacraient leur vie, d’autres se retiraient de temps en temps, comme mes parents, qui sont venus vivre près d’ici, à Jausiers, quand j’avais une douzaine d’années.
- Pourquoi ils ne sont pas restés avec les autres ? demanda Iris.
- Ils voulaient que j’aie une vie normale, que j’aille à l’école, que je sois en sécurité… Ils avaient peur pour moi, car les luttes devenaient de plus en plus violentes, les activistes comme on les appelait, étaient de plus en plus surveillés, traqués, et il y a eu des violences graves.
- Des émeutes, dit Zélie, qui a lu des articles de l’époque.
- Et la répression ajouta Chiara, pour ne pas être en reste.
- Continue, Elaine, la pria Iris.

Johanne et Yvon, eux, ne s’étaient pas posés en sécurité. A l’époque, des groupes plus radicaux se formaient, qui envisageaient de saboter les installations électriques ou industrielles, de briser les fondements de la société capitaliste, ce colosse aux pieds d’argile qui écrasait toute velléité de liberté sur son passage. Lors de la première crise économique de grande ampleur, ils purent mettre certains de leurs projets à exécution, à la faveur de la désorganisation partielle qui s’ensuivit. Elaine avait revu Jonas et Nils quand leurs parents avaient fait une courte pause à Jausiers après le putsch contre le gouvernement d’alors. Les garçons avaient changé, mais elle ne les en aima que davantage. Jonas rassemblait ses longs cheveux blonds en une tresse épaisse et brillante, et ses yeux verts étaient mis en valeur par le bandeau noir qui lui ceignait le front. Et Nils avec ses dreadlocks parsemées de fils de coton multicolore ressemblait à un jeune viking victorieux. Tous deux se battaient aux côtés de multiples groupes d’activistes contre les pouvoirs en place, se déplaçant dans toute l’Europe, allant de manifestation en actions de moins en moins non-violentes.
Les trois jeunes s’étaient retrouvés comme s’ils s’étaient quittés la veille, et, tandis que leurs parents s’enfermaient dans la cuisine pour discuter fiévreusement, ils avaient parcouru les berges au bord de l’Ubaye, Elaine entre les deux frères, leurs bras s’enserrant mutuellement, leurs corps chauds pressés les uns contre les autres, leurs espoirs encore intacts.

« Tu étais amoureuse de Jonas, déjà ? demanda Chiara, qui avait depuis longtemps lâché son chiffon et oublié ses larmes.
- Je crois, oui, soupira Elaine. Ou des deux. Ou alors j’étais amoureuse de l’image qu’ils donnaient, celle de rebelles éclatants, pleins de vie et de convictions. Je voulais partir avec eux, et me battre aussi.
Elle passa la main dans ses cheveux, voulut prendre sa tasse déjà vide, et Zélie se précipita pour la lui prendre des mains.
- Je t’apporte de l’eau, ne continue pas sans moi, hein !

Oui, elle voulait partir se battre avec eux, les suivre toujours, leurs mains soudées, courant sous les grenades lacrymogènes et les balles de défense. Elle avait entendu ses parents discuter avec des voix tendues ces jours-là, eux-mêmes tiraillés entre le besoin de sécurité que semblait pour le moment leur apporter leur petite vie tranquille à Jausiers, et l’appel de plus en plus pressant de leurs amis qui seuls, semblaient vouloir empêcher que le monde s’écroule.
Elle n’eut pas le temps de rêver très longtemps. Deux nuits plus tard, Pablo, un ami de ses parents, débarqua à trois heures du matin. Il n’avait pas voulu téléphoner de peur d’être déjà sur écoute, et de compromettre leur sécurité à tous. La FSN, la force de sécurité nationale, était sur les traces de Johanne et Yvon. Nils et Jonas étaient recherchés eux aussi. Avant même qu’Elaine ait le temps de les embrasser, tous partirent par la montagne, Jonas et Nils vers l’Italie, Johanne et Yvon vers la côte méditerranéenne. Elle ne revit Jonas qu’un an plus tard, juste avant la fermeture de l’Enclave.

- Et ses parents ? Et son frère ?
Elaine entendit la question, ne sachant laquelle des filles l’avait posée. Elle entendait le vent dans les arbres, les cloches des chèvres un peu plus bas, le tintement d’une tasse sur la table. Et le silence dedans, un si gros silence qu’elle aurait voulu pouvoir en pleurer. Puis elle sentit les mains de son homme sur ses épaules, ses bras autour de son cou.
- Pardon, dit Jonas. Pardon Elaine, pardon Chiara, pardon Zélie, pardon Iris.
Elaine se laissa aller contre lui, elle entendit le bruit de son cœur. Puis sa voix, à nouveau.
« Mes parents ont été arrêtés à Nice en janvier 2025. Ils étaient soupçonnés d’avoir participé à l’attentat qui a détruit la centrale électrique de Gardanne. Ils ont été tués lors de l’arrestation, je n’ai rien su de plus. J’ai toujours espéré qu’ils s’étaient défendus comme de beaux diables, et qu’ils en avaient eu quelques-uns avant de mourir, mais je n’en suis même pas sûr.
Elaine reprit :
- Et Nils avait été tué en Sardaigne quelques mois avant, mais on ne l’a su que bien plus tard. Les sécessionnistes qui avaient proclamé l’île ouverte aux migrants ont été écrasés par l’armée, et Nils était avec eux.
Les filles restèrent silencieuses. Zélie regardait le soleil entre les fleurs de la glycine, en écoutant le vrombissement des abeilles affairées dans les calices mauves. Elle pensait au jeune viking triomphant dont le sang coulait aussi dans ses veines, elle pensait à Yilan et à sa quête éperdue de vérité, Yilan avec qui elle espérait pouvoir partager cette lourde histoire qu’il pourrait consigner dans ses cahiers pour la rendre plus légère.
La voix de Jonas se coula à nouveau dans le paysage si calme de ce matin d’été :
« Quand je suis arrivé à Jausiers, Elaine et ses parents n’y étaient plus. Ils avaient déménagé ici, près des gens qu’ils avaient rencontrés dans des associations du coin, et qui semblaient vouloir construire autre chose à Saint-Paul, alors que Nils et moi ne voulions que détruire ce qui existait. Elle avait laissé des indices pour la retrouver, chez des amis et des amis d’amis. Les flics n’étaient pas très loin derrière moi, mais avec les émeutes à Gap et la situation qui devenait compliquée partout, ils ont été retardés. Et puis le père de Liane m’a aidé, aussi, et m’a conduit ici, une nuit, avant d’aller chez le Rogue.
Chiara renifla. Ses larmes avaient repris, en silence. Jonas vint vers elle et la prit dans les bras. Elle enfouit sa tête contre son épaule, et il embrassa la joue où sa grande main avait laissé une trace rouge.
« Ça va aller pour aujourd’hui, dit Iris avec son bon sens habituel.
Elle s’essuyait les yeux, elle aussi et sa voix tremblait un peu.
- Oui, répondit Elaine. On a promis d’aller avec tout le monde à la grande lessive aux lavoirs, on va être en retard.
- Je prends les balluchons, dit Jonas. Zélie, va bâter Moka et Darjeeling, elles ont besoin d’exercice.
Les filles s’égaillèrent, et Jonas resta là, les bras vides, debout devant Elaine. Il regardait sa femme, sa si courageuse femme aux yeux clairs, les yeux bordés de toutes petites rides tendres et baissa la tête.
- Ça fait mal, dit-il.
- Oui, répondit-elle en l’enlaçant. Mais ça va faire du bien aussi, après.

samedi 28 septembre 2019

30 - Lucie

Je mets mon film sur pause au son d'une nouvelle notification de discussion. Et me maudis l'instant d'après d'avoir cliqué sur la petite fenêtre par réflexe. Maintenant, Lucas sait que j'ai "vu" son message. Je me crispe et me demande si je l'ignore ou si je lui réponds de suite...
Et puis merde, il n'a qu'à mariner. Il le mérite bien, après tout.
Je relance mon film et essaie de me concentrer sur les photos éparpillées autour de moi, éléments d'un projet pour mon cours de composition d'art appliqué.
Le prof de ce cours est un chic type, il me laisse l'accès au labo photo des MANAA* en dehors des heures de cours, ce qui me permet de faire tous les tirages nécessaires pour mon projet sans me préoccuper de l'heure ou de devoir céder la place à un autre étudiant.
Mais là, dans l’exiguïté de ma chambre, l'esprit occupé par d'autres choses que des considérations artistiques, je me sens à l'étroit au milieu de toutes ces photos de passants. Des passants que l'on voit flous ou nets, de profil, de dos ou de face, en pied ou en cadrage serré, des femmes, des hommes, de tous les âges. Des humains qui marchent, boivent un café en terrasse, attendent le bus, discutent, sortent de voiture...
Et cette foule éternellement anonyme m'étreint un peu trop.
Je sors de ma chambre, et me laisse tomber dans le canapé à côté de ma coloc Manon, qui regarde la télé. Cette dernière me désigne le pot de glace vanille-cookies posé sur la table basse et déjà passablement fondu, et je la gratifie d'un merci enjoué un peu forcé.
" Hey, Manon, pourquoi tu regardes cette merde ?
- Tu es en train de manger ma glace alors je regarde cette merde si je veux.
- Non mais je t’agresse pas, hein, je veux vraiment comprendre. Regarder des célibataires débiles qui se font draguer par des éphèbes décervelés... ça me dépasse !
- Ça me détend ! Je me suis cognée 3 heures de droit constitutionnel cet aprem et je n'ai plus un neurone de disponible.
Je tiens 5 minutes et déclare :
- Humpf. Je vais à la supérette, tu veux un truc ?
- Une despe ! "


Je descends les 5 étages par l'escalier, me lance dans la nuit et longe le parc bordé de lampadaires. Cette masse sombre au milieu de la ville lumineuse me fait une drôle d'impression, rassurante et étrangère à la fois.


Je rentre dans la supérette, les néons trop nombreux m'éblouissent. J'attrape 4 canettes de bière aromatisée, un paquet de pain de mie, du jambon et du râpé dans lequel il n'y a sûrement aucun fromage. Puis je me dirige vers la caisse où un type à moitié endormi ou stoned me demande "sans contact ?" J'acquiesce, pose ma carte contre le terminal, attends le bip, rempoche ma carte, et repars avec mes courses.


En sortant, j'ai un moment d'hésitation. Retourner à l'appart ne me tente pas vraiment, entre émission de téléréalité et projet d'études... J'avise l'abribus, et m'assieds sur le banc tout en ouvrant une canette.


Mais pourquoi donc Manon se plante-elle devant des niaiseries pareilles alors qu'il y a des séries super ? Ça me fait penser à mon père, collé devant TF1 du journal télévisé au film du soir. A peine rentré du boulot qu'il allume son écran plat. Il mange devant, et me dit à peine bonsoir quand je rentre de temps en temps pour le weekend.
Je songe à notre dernier accrochage, lorsque je n'ai pas pu me retenir de râler et rager devant les "informations".
"Mais ils disent vraiment n'importe quoi, c'est dingue ! Depuis quand le journalisme c'est de répéter bêtement ce que dit le pouvoir, hum ? L'investigation, c'est une maladie vénérienne ou merde ?!
-  Évidemment tu sais mieux que tout le monde, hein ?
-  Mais c'est pas ça, Papa. Tu vois bien que c'est absurde, non ?
-  Ma Lulu, tous les jeunes ont voulu péter le monde, ça te passera. Moi aussi j'étais révolutionnaire à ton âge.
-  Sauf que lorsque tu avais mon âge, y'avait pas 26 personnes qui possédaient autant que la moitié de l'humanité, ni une extinction massive de la vie sur terre ! A ce rythme-là, t'auras pas de petits enfants, et peut-être même plus de fille d'ici quelques décennies !!
-  Tu dramatises, Lulu. Tu crois qu'ils feraient rien, tous ces puissants, si c'était vraiment aussi grave que ce que dit ta secte d'écolos, là ? "


J'avais quitté le salon, me retenant de hurler sur mon paternel, me jugeant un peu trop vieille pour ça. J'avais rageusement enfilé mes baskets pour aller courir dans la forêt derrière le hameau, me demandant où était passé le papa qui me chantait des chansons de Duteil pour m'endormir, remplacé par cet homme aux paupières lourdes et aux propos vagues.




Ma bière est descendue de moitié. La nuit est trop douce pour ce mois de novembre, je n'ai même pas froid sous ma veste. Je divague et Lucas s'impose à mes pensées. Je revois Emilie avec ses trainées de mascara sur les joues cet après-midi, et me dit que ce crétin peut bien attendre 2 ou 3 jours avant que je ne le choppe pour quelques explications.
Je me demande si Julien ferait un truc pareil, lui.
Non, c'est un type bien, me dis-je. Et des papillons me parcourent le ventre.
Je me rappelle lorsqu'il m'a proposé d'aller au cinéma, le weekend dernier. Son sourire un peu gêné, comme s'il disait quelque chose d'incongru. Il avait eu l'air étonné lorsque j'avais dit oui.
Nous nous étions retrouvés devant le Palace, dubitatifs sur les films à l'affiche, tentés par aucun. J'avais soupiré en disant : "Ils pourraient pas faire une salle Netflix, où on choisit un épisode de BlackMirror ou de la Servante Écarlate ?"
Julien m'avait répondu : "Si c'est que ça, on peut regarder un épisode chez moi."
Puis il avait ri d'une drôle de façon, en cherchant ses mots.
"Non mais... je veux dire... je cherche pas à t'attirer chez moi, hein ! Et puis tu verrais le bordel !"
Il était mignon, tout embarrassé, se grattant la tête en se raccrochant aux branches de sa proposition involontaire et spontanée. Il faisait tellement jeune que je lui aurait presque donné mon âge.
J'avais ri aussi et lui avait assuré qu'il n'y avait pas d'offense, et que je préférais regarder un chouette truc chez lui plutôt que dépenser 8 euros dans un film pourri.


Je me remémore cette nuit-là. L'odeur de bois en traversant l'atelier de Julien dans la pénombre, les escaliers en colimaçon jusqu'à son appart effectivement bordélique, le vin rouge dans de jolis verres en débattant de ce que nous allions regarder, ma victoire pour mon épisode préféré de Sherlock, le hamburger-frites que nous nous étions fait livrer, les blagues de Julien, le deuxième épisode que nous avions lancé, mon cœur battant quand j'avais posé ma main sur la sienne, les lèvres chaudes de Julien, puis ses mains fraîches sur moi, la nuit qui se suspend et les sourires et les caresses et les rires. L'odeur du chocolat chaud au petit matin, et un dernier baiser dans les effluves de l'atelier de menuiserie en repartant chez moi...
J'étais rentrée à Grenoble, légère comme un oiseau, chantant à tue-tête avec la radio un tube de l'été dernier. J'étais rentrée à Grenoble, avais repris les cours, et commencé à compter les jours avant de revenir dans les Hautes-Alpes, disposée à voir mon paternel un peu plus souvent.




En finissant ma bière, je me demande comment je peux être aussi heureuse et aussi angoissée tout à la fois. Ma vie à moi qui va bien, et la vie sur terre qui va si mal. Je sens poindre la tristesse en même temps que le manque et l'ivresse, et sors mon téléphone de la poche de ma veste. Je lance ma musique favorite, celle qui me met de bonne humeur à tous les coups, et envoie un sms à Julien. Il répond dans la seconde un trois fois rien qui me touche et me rassure.
Je sens la tristesse et l'inquiétude refluer. Je ne suis pas de ces gens mélancoliques. Je suis gaie, même quand tous les autres dépriment, et je suis fière de cette force de caractère. C'est moi qui invite les copains, c'est moi qui remonte le moral, c'est moi qui fais le pitre quand l'ambiance s'alourdit. C'est encore moi qui remotive un collègue fatigué lorsque je travaille en station pendant les vacances et que le service s'étire. Je suis une jeune femme sans histoire, étudiante et saisonnière, je navigue entre Grenoble et le Champsaur, je ne m'ennuie jamais, j'ai des amis d'enfance et des connaissances passagères. J'aime l'équilibre que trouve ma vie ces derniers mois. Et je n'aime pas ressentir cette angoisse de plus en plus présente, ni cette peur face à un avenir incertain se rapprochant à toute vitesse.


Je n'étais pas destinée à m'inquiéter autant. J'ai découvert la collapsologie avec d'autres étudiants qui se rendaient au café collaps' de Grenoble. Ai écouté des podcasts éclairants et préoccupants. Ai plongé dans des livres et des documentaires sur le sujet. Ai entendu parler du café collaps' de Gap pendant les vacances scolaires, et rencontré Julien, Frédéric, Suzie, Thomas... De fil en aiguille, j'ai trouvé ma place là aussi.
Je repense à ce groupe incongru et malgré mon inquiétude, je sais que je ne suis pas seule.
Et c'est peut-être ce qui compte le plus.




*MANAA : Mise A Niveau Arts Appliqués


34. Frédéric

Le train longe le lac de Serre-Ponçon. Les nuages bas gomment la séparation entre les eaux et le ciel, tout se confond dans un gris bleu...