lundi 8 juillet 2019

23. MaLine


Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait. Comme tout le monde dans l’Enclave. Le Père Lombard, malgré ses quatre-vingt ans douloureux, avait apporté à Livie des herbes médicinales qu’il était allé chercher dans les alpages en claudiquant, cramponné à sa canne. Jonas avait donné du miel et du pollen frais, Paola avait tissé une couverture de laine que Vittorio avait apportée avec un petit bracelet de perles de bois qu’il avait taillées dans le crucifix de sa grand-mère, bien précieux entre tous, porteur des bénédictions de générations successives de femmes pieuses. Les jumeaux Giulio et Marco avaient transporté Livie tous les jours avec leur petit attelage rapide et léger, Louie avait gardé Camo près de lui à la bergerie, lui donnant mille petites tâches simples qu’elle exécutait avec une fierté enfantine. Ceux qui croyaient avaient prié, ceux qui ne croyaient pas avaient quand même invoqué quelque chose de plus grand qu’eux, mais en vain.
En ce matin d’Avril indécent de soleil, ils suivaient tous la charrette tirée par deux chevaux noirs, dans laquelle étaient assis Jemma et Victor, face à face sur les banquettes de bois, les yeux baissés sur la minuscule forme blanche fantomatique d’Abby posée à leurs pieds. Aucune cloche ne sonnait le glas, elles avaient depuis longtemps été utilisées à autre chose, mais Pippo, qui avait une claire voix de ténor, conduisait la marche en chantant une lente ballade piémontaise au rythme du pas lourd des chevaux aux crinières tressées de rubans.

MaLine serra plus fort la main de Louie, qui portait Camo sur ses épaules. La petite n’avait pas voulu monter dans la charrette avec ses parents, se débattant comme une renarde prise au piège quand Victor l’avait déposée sur ses genoux. Il insistait pourtant, tremblant, proche de la rage, la mâchoire bloquée, le regard noir et fixe, et Camo hurlait de plus belle, figeant de douleur le groupe silencieux qui entourait le véhicule.
« Laisse, avait soufflé Louie à Victor en le prenant par la nuque. Laisse, je vais m’en occuper, je reste près de vous. ». Il l’avait tenu fermement ainsi, presque front contre front, jusqu’à ce que les yeux de Victor s’embuent et que ses épaules s’affaissent ; il avait lâché Camo que MaLine avait prise dans les bras, puis juchée, cramoisie et hoquetante sur les épaules de Louie, tandis qu’ils prenaient place tous les deux juste derrière l’attelage.

« Il fait terriblement beau, pensa MaLine. C’est épouvantable qu’il fasse si beau. »
Elle n’arrivait pas à penser à autre chose. Les prés sous le soleil brillaient d’un vert triomphant, les champs de seigle du fond du vallon étaient couverts de coquelicots dont les pétales évoquaient des papillons prêts à s’envoler dans l’air tiède, les mélèzes se paraient d’aiguilles douces, les merles chantaient à gorge déployée, comme s’ils voulaient ajouter leurs notes à la voix pure de Pippo.
Au fur et à mesure que le cortège passait devant les maisons, leurs habitants en sortaient pour s’y joindre, chacun vêtu de sa plus belle tenue, comme pour une fête. Le Rogue, tout habillé de blanc, traversa la place en acceptant le bras que lui tendait Livie. Elle le conduisit jusqu’auprès d’un cheval dont il prit une poignée de crins pour s’ajuster à son pas. On quitta Saint-Paul pour passer à Petite Serenne, puis à Grande Serenne, où Silas et sa femme Marthe vinrent avec leurs instruments pour accompagner Pippo. Le violon et la flûte se mêlèrent aux chants des merles noirs. Il faudrait plus d’une heure pour arriver au cimetière de Saint-Antoine, à égale distance de Saint-Paul et de Maljasset. De là, on avait vue sur le vallon presque dans son entier, avec les vestiges du vertigineux pont du Châtelet à l’ouest, et les tendres prairies au bord de l’Ubaye en remontant vers La Barge. Des trois bâtiments qui se dressaient là autrefois ne subsistait plus que la chapelle Saint-Antoine avec sa fresque colorée et son clocher posé sur les rochers gris, et c’est sur ce promontoire que les habitants de l’Enclave avaient décidé de coucher leurs morts.

La nuit précédente, aux heures les plus noires, Louie avait rejoint MaLine dans la cuisine éclairée d’une seule bougie. Debout près du poêle, les cheveux dénoués, elle pétrissait avec rage une pâte blonde, les mains pleines de farine. Il s’était approché lentement, encore embrumé de sommeil, pour venir poser une main sur son épaule. Elle ne sursauta même pas, comme si elle l’avait senti arriver, ou qu’elle n’était même plus capable de surprise.
« MaLine, il est tard, qu’est-ce que tu fais ?
- Un pain aux noix, pour demain. Pour le déjeuner d’enterrement, avait-elle répondu sans se retourner.
Il avait laissé ses bras aller vers sa taille, l’entourant avec douceur.
- Tu en as déjà fait un cet après-midi.
- Eh bien j’en fais un autre, voilà.
Il entendit la toute petite montée dans les aigus de sa voix sur le dernier mot, et l’obligea à se retourner. Il dégagea une mèche de son front, lui passa derrière l’oreille, et elle leva vers lui un visage pâle et crispé.
« Je suis en colère, Louie. Je n’arrive pas à dormir. Je suis en colère.
- Je sais.
- Elle n’avait pas un an, tu te rends compte ? Mais dans quel monde on vit pour qu’on ne puisse même pas sauver un bébé de quelques mois ? Et ce n’est pas la première, ni la dernière, tu le sais bien !
- Je sais, répéta Louie. C’est la vie.
Elle se dégagea de ses bras, furieuse.
- C’est la vie ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? On devrait juste hausser les épaules et dire « c’est la vie » ?
Louie se laissa tomber sur la chaise, hors du cercle de lumière de la bougie. Son expression était indéchiffrable. Il soupira :
- Oui, c’est la vie. On l’avait oublié, avant, parce qu’on vivait dans des pays riches, avec des hôpitaux, des médecins partout, des médicaments gratuits… mais il y avait des millions de gens qui n’avaient pas tout ça dans le monde, et dont les enfants mouraient comme Abby aujourd’hui, et comme d’autres demain.
- Je n’avais jamais connu la mort avant tout ça, tu sais, dit-elle d’une voix basse.
- Je sais.

Elle était bien allée à un enterrement, une fois, alors qu’elle avait dix ou onze ans. C’était celui d’un grand-oncle qu’elle n’avait jamais vu, du côté de son père. Elle se souvenait d’une église glaciale et de tout un tas de gens de la famille qui parlaient bas et ignoraient la petite fille qu’elle était. Point. La mort, c’était un mot vague, abstrait, qui voulait dire « plus jamais », mais à dix ans, le définitif n’existe pas.
Elle était fille unique, aimée, choyée, voire un peu gâtée. Elle allait à l’école, elle avait des amis – et cinq cent cinquante followers sur Instagram –, elle faisait du ski l’hiver, allait à la mer l’été, elle avait eu un overboard pour ses douze ans, un smartphone l’année suivante. Ses parents la protégeaient de la violence du monde, comme tous les parents aimants. Et puis un jour, l’univers entier s’était fendu, puis brisé comme une coquille d’œuf impossible à réparer. C’était l’année de ses quinze ans, au moment où tous les possibles s’ouvraient sous ses pas, au moment où la révolte de l’adolescence se mêlait à des joies fulgurantes, comme l’été où Louie avait caressé sa joue et avait posé ses lèvres sur les siennes avant de se sauver en courant.

Elle avait perdu d’un seul coup toutes les cartes d’un jeu qu’elle venait à peine de découvrir dans sa main, le jour où Suzie, sa « presque-grande-sœur-amie-confidente » était venue la chercher au lycée où les cours étaient devenus sporadiques, et l’avait coupée dans son élan de joie quand MaLine s’était jetée dans ses bras :
« On part, Liane. Je t’emmène à Barcelo, on va rejoindre Julie.
- Maman ? Mais qu’est-ce qui se passe, elle est malade, il lui est arrivé quelque chose ?
Poing glacé au creux du ventre.
- Ou Papa ? Il y a un problème avec sa brigade ?
Suzie l’avait prise par la main, comme une enfant.
- Non, tes parents vont bien. Mais il faut quitter la ville, on part toutes les deux.
Froid paralysant, sensation d’engourdissement dans les bras et les jambes.
- Mais…Juan ? Et tes enfants ? Marius, Emilie ?
- Ils sont à Grenoble, justement, chez mes beaux-parents. Je n’ai pas de nouvelles.
Elle avait senti Suzie au bord des larmes, n’avait pas insisté. Un trou noir venait de se glisser dans la trame de l’existence, comme dans un film de science-fiction, un truc aux lèvres béantes qui l’aspirait tandis qu’elles se hâtaient vers la voiture de Suzie. Elles avaient dû faire presque une demi-heure de queue pour pouvoir faire un plein d’essence hors de prix, et en sortant de Gap, Suzie avait pris la route de Jarjayes, le « raccourci qui rallonge » comme disait son père quand il venait la chercher le vendredi au lycée et qu’ils avaient envie de se sentir en vacances.
« Pourquoi tu passes par là ? avait demandé MaLine.
Suzie était blême, les mains tremblantes sur le volant.
- Il y a des pillages au supermarché sur l’autre route. Il y a l’armée. Il y a eu des morts.

« Des morts. C’était la première fois qu’il y avait des morts dans ma vie, Louie. Elle a dit « des » morts. Pas « un », mais « des » morts. A Gap, la ville où j’allais au lycée, où je faisais le mur de l’internat pour aller boire des cocas au MacDo avec mes copines, et où on rigolait comme des bossues en se moquant des gens qui attendaient à la caisse. Des morts qui pouvaient très bien être Alisson ou Léa, ou même Jonathan, le beau gosse de terminale sur qui on craquait toutes.
- Et moi, je n’avais pas de nouvelles de toi. Je m’en souviens, dit Louie depuis son coin d’ombre.
MaLine s’était tue, le regard lointain. Sa colère n’était pas tombée, mais s’était contractée pour revenir à sa place habituelle, une petite boule dure au fond de la gorge. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais décoléré depuis ses quinze ans.
Le ciel commençait à s’éclaircir de manière presque imperceptible. Louie l’avait alors prise par la main.
- Viens dormir un petit peu. La pâte a besoin de lever, de toute façon.

Le cortège s’arrêta devant la chapelle éclaboussée de soleil. Le groupe silencieux et coloré s’écarta pour laisser s’approcher les porteurs qui glissèrent avec tendresse un travois de bois tressés sous le petit corps. Des bras virent entourer Jemma pour l’aider à mettre pied à terre, et Louie s’approcha de Victor pour lui tendre Camo qui s’endormait. La petite agrippa le cou de son père et se rencogna contre son épaule. Victor fit un signe de la tête à Louie et cala l’enfant contre lui en respirant ses cheveux.
Yilan avait rejoint le groupe quand ils étaient passés devant sa maison. Il avait tressé plusieurs longues guirlandes de brindilles et de fleurs des champs qu’il déposa autour du trou qu’avaient creusé Jonas et Ciccio. Tous ceux de Maljasset étaient descendus, à l’exception des quatre guetteurs qui ne pouvaient quitter leurs postes au-dessus de Combe Brémond. Elaine, sa guitare à la main, s’approcha avec Chiara dont les tresses brunes étaient nouées des mêmes rubans que ceux qui ornaient les crinières des chevaux. Dans le silence que seul troublait le vent d’Est s’élevèrent les accords clairs d’un adagio dont le nom s’était perdu, et la voix vibrante et haut perchée de Chiara chanta les mots d’un poète dont le pays lui aussi s’était perdu :

Credo che nessuno muoia

credo che l’anima in realtà

divenga un’ombra

e al culmine del suo vagare

si adagi ai piedi

d’un fiore non visto.

Quei fiori gialli

di cui son piene

le campagne

Quando fai ritorno a casa

e vorresti che lei

esistesse.[1]

Puis, tandis que deux hommes commençaient à recouvrir la petite forme enveloppée de blanc avec la terre noire et riche du cimetière, MaLine, Elaine, Zélie, puis Livie et Chiara, et toutes les autres femmes s’approchèrent de Victor, Jemma et Camo pour les entourer d’un cordon de corps chauds et bienfaisants. Toutes tenaient la main d’une autre, et leur cercle se referma avec sollicitude sur les sanglots des jeunes parents. Et les garçons, les adolescents et les hommes s’y greffèrent en un second cercle, s’agrippant les bras et les épaules, et tous et toutes pleurèrent avec Jemma dont les cris rauques de douleur jaillirent enfin dans ce double cercle protecteur.



[1]Je crois que personne ne meurt.
Je crois que l’âme, en réalité
devient une ombre.
Et qu’à l’apogée de son errance
elle se couche au pied
d’une fleur invisible.
Ces fleurs jaunes
dont sont pleines
les campagnes.
Lorsque tu rentres à la maison
Et que tu voudrais
qu’elle existe. (Carlo Bramanti – Credo)

mercredi 3 juillet 2019

22 - Suzie

J'ouvre la fenêtre derrière laquelle miaule mon chat, impatient de rentrer s'abriter de l'orage qui gronde. Après la canicule et les records battus de température, je bénis ce rafraichissement bienvenu, qui a le bon goût de ne pas hacher mon potager, contrairement à d'autres départements où des grêlons de la taille de balles de golf ont fait des dégâts certains. 
Internet m'apprend ce soir que le mois de juin est officiellement le mois le plus chaud jamais enregistré depuis que les humains font des relevés de température. Champagne. 

Dans certains endroits du sud de la France, les cultures ont été brulées par le soleil. Et le permafrost fond avec 70 ans d'avance par rapport aux scénarios les plus pessimistes...

Je repensais à ce journal ces derniers temps, me demandant dans quel sens l'orienter. Si jamais quelqu'un d'autre que moi le lit un jour, je ne voudrais pas qu'il soit uniquement un recueil de mauvaises nouvelles. 
J'ai aussi envie de raconter ce qu'il y a de beau, de fabuleux, d'enthousiasmant dans ce monde.

Ces derniers jours, j'ai été en colère, j'ai été angoissée, j'ai été désespérée, mais j'ai également souri, j'ai été touchée. 
J'ai été émue par cette capitaine de navire qui a accosté à Lampedusa pour sauver une quarantaine de migrants, malgré le refus de l'Italie de l'accueillir. J'ai de l'admiration et du respect pour ces femmes et ces hommes qui se battent au quotidien pour sauver d'autres humains qui n'ont pas eu la chance de naître au bon endroit, et dont les pays sont sucés jusqu'à la moelle par les nôtres. 
J'ai été émerveillée de constater encore une fois la diversité folle de ce que je peux mettre dans mon assiette, que ce soit la mangue abimée de recup, la verveine cueillie au jardin pour la tisane du soir, le riz de Camargue, le chocolat aux noisettes, la truite fumée, le poivre et le sel qui relèvent juste ce qu'il faut la poêlée de légumes d'été, le gâteau au fromage frais et au citron vert si rafraichissant en cette saison, la pastèque sucrée et désaltérante... 
J'avais déjà conscience de ma chance, mais depuis que j'écris sur ce monde et sur ce que j'entrevois du suivant, je savoure absolument chaque luxe que je devine éphémère. 
J'ai tant aimé trouver si vite une information quand je la cherchais tout à l'heure, grâce à cette magie qu'est Internet. Quelle plus grande joie, pour qui aime apprendre, que d'avoir accès à des milliers de connaissances sur tous les sujets ? 
J'ai ressenti de la gratitude en recevant quelques livres commandés auprès de ma librairie favorite, sachant qu'ils me permettront d'apprendre de façon plus pointue sur les sujets qui me passionnent en ce moment, comme la permaculture, l'éducation, les outils de gouvernance collective... 

Lorsque j'arrive à atténuer le brouhaha des inquiétudes, je trouve que je vis une époque formidable. Et s'il arrive que je vive réellement ce que de plus en plus de personnes voient arriver, si mon niveau de vie chute drastiquement dans les prochaines années ou décennies, il me sera bien difficile de faire le deuil de choses aussi fabuleuses qu'un ordinateur, une radio, un ballon d'eau chaude, une machine à laver le linge, une librairie, un appareil photo... 

J'ai bien conscience que mes capacités d'adaptation sont, comme la plupart de mes contemporains, assez proches de zéro si la situation s'aggrave dramatiquement. Malgré mes efforts, ma soif de connaissances, mes envies d'autonomie. Je vis dans un rêve doux et naïf, je le sais. 

Je ne sais trop pourquoi je repense à un passage d'un livre de fantasy lu il y a quelques mois. Le personnage qui s'exprimait râlait sur ces paysans mous des vallées fertiles où la terre était riche et facile, contrairement à son peuple à lui, dur et sans sensiblerie, habitué aux contrées arides et exigeantes.
Et je songe que je ne suis même pas au niveau d'un paysan mou. 
Quel défi à relever.


Alors je me retrousse les manches et les neurones. Je suis bien déterminée à acquérir quelques unes des nombreuses compétences nécessaires à ma survie de base et celle de ma famille, de sang comme de cœur. 
Je me demande s'il y a, près de chez moi, des personnes qui déjà s'organisent, échangent, peut être imaginent ou créent un lieu de vie où atteindre une forme de résilience locale. 
Je me questionne sur l'endroit où rejoindre ce genre d'individus. Faut-il que je reste dans les Alpes ou que je monte dans le Nord ? Faut-il trouver des gens sensibilisés à ces sujets ou bien créer un collectif là où je suis déjà, en informant le public, en étant moteur dans ma commune ? Dois-je faire de la pédagogie ou économiser mon énergie pour un collectif plus avancé ? 
Combien de temps ai-je donc pour me préparer un minimum ? 2 ans, 5 ans, 15 ans ? Toute ma vie ?
Et puis, comment se prépare t on à l'effondrement de la biodiversité ? A des températures qui sont bien parties pour dépasser les 5°C de réchauffement global et plus encore ? Comment peut on cultiver sa nourriture dans des conditions pareilles ? 
Je retombe dans le désespoir, moi qui cherchais à être optimiste. 

Au fond, je le suis. Je ne peux pas ne pas l'être. 
La vie est un risque, quel que soit le contexte. Même sans cette crise écologique, alimentaire, économique, sociétale... à venir, les risques seraient partout présents et imprévisibles. 
Je peux me faire renverser par une voiture demain ou tomber gravement malade. Je peux faire un infarctus ou voir un de mes enfants blessé. Je ne peux pas tout prévoir, ni même un peu. 
Le plus gros du travail que j'essaie de faire, au fond, c'est un travail d'acceptation, de lâcher prise. 
Un peu comme un navigateur en mauvaise posture peut improviser une rame avec un bout de bois, mais ne peut ni changer le courant ni le prévoir. 
Il me faut trouver le juste équilibre entre la préparation et l'improvisation, l'inquiétude et la confiance. 
Ne pas trop angoisser et ne pas me divertir trop.
Je me demande combien de personnes géographiquement proches sont empêtrées dans les mêmes cheminements intérieurs... 
Et je me dis que je pourrais me mettre à leur recherche.

lundi 24 juin 2019

21 Louie


La brebis n’allait pas très fort. Sa mamelle s’était infectée, et Louie se maudissait de ne pas l’avoir vue plus tôt. Il l’avait isolée dans un coin de la bergerie, laissant son agneau dans l’enclos sous la surveillance du petit Nawel et de Camo, l’aînée de Jemma et Victor, qui venait se réfugier à la bergerie quand l’angoisse de ses parents pour Abby devenait trop lourde. Les deux gosses devaient bien avoir 8 ans à eux deux, mais ils surveillaient avec sérieux l’agneau bêlant à fendre le cœur, comme s’il risquait de se volatiliser s’ils le quittaient des yeux.
« Nawel, tu peux m’apporter le torchon qui est sur le coffre, s’il te plaît ?
Le gamin vérifia que sa petite copine ne lâchait pas l’agneau des yeux et apporta le torchon à Louie.
- Tu vas lui parler gentiment pendant que je la soigne, tu veux bien ?
- Vi ! fit le petit avec enthousiasme.
Tandis que Louie nettoyait le pis de la brebis qu’il immobilisait fermement entre ses jambes, le petit s’installa contre lui, s’essuya le nez avec un pan de son tshirt, et caressa la tête de la brebis en lui roucoulant des « A pas peur, pas peur, toi, gentille, pas peur, t’auras un bonbon si t’es sage… »
- Merci, Nawel, tu es un bon berger, je ne sais pas si elle aimera un bonbon, mais on lui donnera peut-être quelques feuilles de salade pour la récompenser !
- Vi ! Tu vois, bebis, t’auras une salade si t’es gentille !
Louie sourit. C’était un bon, un très bon moment.

Ils laissèrent la brebis dans son coin, et Louie alla chercher un biberon pour l’agneau tout chancelant. Les minots se disputèrent pour savoir qui allait le nourrir, et Louie les départagea :
« Il en faut un qui tient l’agneau, et un qui lui donne le biberon. Et quand il s’arrête de téter pour respirer, vous échangez, d’accord ?
Il regarda un moment les enfants se débattre avec le petit qui gigotait dans tous les sens, et s’étira, les mains sur le bas du dos.
« Je vieillis, pensa t-il, ça craque de partout… »
Et pourtant, il lui semblait que c’était hier qu’il crapahutait dans la bergerie avec son père, sursautant quand un bélier essayait de passer par-dessus la barrière de bois en soufflant comme un animal mythique. Il y avait l’odeur forte du bâtiment en hiver, la chaleur qui vous sautait dessus quand on arrivait de la cour enneigée, et ce bruit… Toutes les bêtes se mettaient à bêler quand Gibou entrait, dans un grand chœur assourdissant qui terrifiait et émerveillait le petit Louie accroché au pantalon rapiécé de son père. Il avait su dès son plus jeune âge que lui aussi ferait ce métier, que pour lui aussi les bêtes feraient ce charivari chaud et vivant à son arrivée, comme si elles saluaient un dieu en bleu de travail. Il s’endormait souvent entre les pattes des patous allongés au milieu du troupeau, et sa mère venait le chercher, avec le petit Mathieu dans les bras, grommelant dans son patois Piémontais que son « pazzo » de mari allait l’oublier là un de ces jours et qu’il se ferait écrabouiller par ces bestioles bêtes comme leurs pieds.

Il avait fait le lycée agricole au Chaffaut, avec la certitude de reprendre l’exploitation de son père. Celui-ci avait essayé de l’en dissuader, pourtant. « C’est fini, la paysannerie, gamin ! Ils bouffent tous de la viande aseptisée et du fromage à tartiner, maintenant ! La brebis, ça ne rapporte plus rien, on fait venir des bateaux entiers de barbaque d’Australie, ça coûte moins cher et c’est plein d’antibiotiques, comme ça ils croient qu’ils n’attraperont pas le prochain virus ! »
Il s’était obstiné, et c’était avec enthousiasme qu’il avait attendu de fêter son admission au lycée avec Liane, l’année de ses quinze ans. Il la connaissait depuis toujours, elle venait passer l’été en vacances à Saint-Paul, ils avaient fait les quatre cent coups ensemble, et même si, ces dernières années, elle venait moins souvent, il était impatient de la retrouver.
Cette année-là, elle était arrivée plus tard que d’habitude, car elle avait passé la première quinzaine des vacances en Grèce avec une amie de sa classe.
Elle l’avait écouté distraitement, vissée à son portable, ne levant les yeux vers lui que par intermittence :
- Tu m’écoutes, ou quoi, Liane ?
- Je t’écoute, je t’écoute, mais c’est pénible, ce réseau de merde, ici !
Il avait posé la main sur son téléphone, un rien énervé :
- C’est à toi que je parle, et toi tu parles avec ton portable, c’est toi qui es pénible !
Elle l’avait regardé, outrée :
- Je voulais te montrer mes photos de vacances en Grèce, voilà ! Si ça ne t’intéresse pas, laisse tomber.
Elle était…très belle, avait-il pensé platement. Il s’en rendait compte tout d’un coup. Ses cheveux blonds foncés étaient coiffés en une natte au tressage compliqué dont dépassaient des mèches récalcitrantes, et ses yeux verts (gris-vert ? bleu-vert ?) semblaient lumineux sous de longs cils épais. Il voulait ouvrir la bouche pour lui parler, et la sentait toute sèche et craquelée comme un ruisseau en été. Il avait produit un couinement imbécile, tandis qu’elle souriait, enfin :
- Ah, ça y est, c’est revenu ! Regarde !
Il avait regardé avec elle des photos de plages immaculées, de temples déserts, d’hôtels avec piscine à débordement – il se demanda où ça pouvait bien déborder -, de cars pullman climatisés qui appartenaient pour lui à un monde inconnu. Il se sentait idiot, péquenot, déplacé, tandis qu’elle faisait défiler les images d’un doigt délié, commentant chaque vue avec une volubilité joyeuse :
- Et là, c’est le Parthénon, tu vois ? Il faisait chaud, mais chaud, tu ne peux même pas imaginer ! Il paraît qu’ils n’avaient jamais vu ça depuis que les relevés météo existent, tu te rends compte ?
- Mais, l’interrompit-il, il n’y a presque personne, c’est bizarre, non ?
Elle avait haussé les épaules :
- Ma copine m’a dit que la situation politique était compliquée, en Grèce, et qu’il y avait beaucoup moins de touristes qu’avant, parce que l’armée a pris le pouvoir et que les gens ont peur de venir. C’est idiot, non ? Ils ne vivent que du tourisme, et ils font peur aux gens ! Du coup, il paraît qu’ils crèvent de faim, là-bas, c’est pour ça que tous les sites touristiques et les hôtels sont gardés par des militaires, ça fait zarbi, mais c’est calme, au moins…
Il était resté abasourdi. C’était donc tout ce qu’elle avait retenu ?

Le soir, à table, il avait demandé à son père ce qu’il pensait de la situation internationale. D’un coup, cela lui avait paru primordial, comme si d’imaginer Liane dans un pays quadrillé par des militaires en armes lui avait ouvert des perspectives nouvelles.
« Ce que j’en pense ? J’en pense qu’on est dans la merde, mon gamin !
- Dans la me’de, dans la me’de ! gloussa le petit Matthieu en patouillant sa purée.
Maman avait fait les gros yeux, et Gibou s’était excusé.
- Dans la mouise, quoi. Tu as vu comme il fait chaud, cet été ? En Juin, on n’a jamais eu une chaleur pareille, on a fait les foins avec trois bonnes semaines d’avance. Alors imagine en Afrique ! Ces gens qu’on a pillés et volés sans vergogne, ils n’ont plus d’eau, plus de récoltes, ils essayent de se sauver de cet enfer, et ils se font massacrer pour venir chez nous. Et nous, nous les riches – parce qu’on est riches, même moi, même toi, figure-toi - on s’enferme pour pas voir la misère du monde. Et les plus riches, les GROS riches, ils cherchent encore comment faire de l’argent avec cette misère-là. Mais cette misère, faut pas croire, elle sera sur nous un jour, et y’aura bien que les GROS riches qui s’en tireront ! Faudrait les pendre avec leurs tripes, ceux-là !
Maman avait fait un geste péremptoire, et Gibou s’était tu. On n’avait pas allumé la télé ce soir-là.

Oui, bien sûr qu’il savait. Un peu. L’actualité, ce n’était pas son truc. Il avait une tablette, avec laquelle il jouait en ligne avec ses potes, et sur laquelle il regardait des séries le soir dans sa chambre. Il n’aimait pas Facebook et tous ces machins où on ne faisait que montrer sa tronche en mode selfie, il s’était lassé après quelques mois d’utilisation, parce qu’il s’y ennuyait, tout simplement. Son truc à lui, c’était le ski hors-piste l’hiver, les virées en montagne l’été, il rêvait d’essayer la slackline dans quelques jours avec ses copains de la salle d’escalade qui avaient monté un spot à Serre-Ponçon. Bien sûr qu’il regardait parfois les infos, il savait que la crise avait touché tout le monde, que plein de gens n’avaient plus de travail, que d’autres gens avaient été ruinés, que des bateaux coulaient en Méditerranée presque sous les yeux des baigneurs… mais c’était ailleurs, dans des endroits tellement lointains qu’ils auraient aussi bien pu ne pas exister. Avec l’inconscience de ses quinze ans, il se disait qu’il n’y pouvait rien, et que ça ne servait à rien de se prendre la tête avec ça.

Il avait appris au lycée tout ce qui, à présent, leur permettait à tous de vivre encore, se dit-il en regardant les deux gamins avec l’agneau entre eux, endormis comme des bienheureux dans le foin. Liane se moquait de lui, pourtant, elle disait qu’il apprenait à faire le bouseux et qu’il valait mieux que ça. Il s’en fichait. Il était amoureux.
Il avait fallu tout ça, toutes ces catastrophes, tous ces morts, toutes ces horreurs pour qu’elle comprenne que c’était à lui, à Gibou et leurs semblables qu’ils devaient tous leur sauvegarde, même si tout n’avait pas été facile toutes ces années. Ils avaient eu de terribles orages de grêle qui avaient détruit la presque totalité des récoltes d’une année entière, des bêtes qui crevaient sans qu’on ait de quoi les soigner et dont on brûlait les cadavres par dizaines par peur de la contagion, ils avaient parfois fait des choix de cultures qui s’étaient avérés dramatiquement erronés. Des gens étaient morts, ici aussi, mais sans doute moins qu’ailleurs.

Gibou ne se remit jamais de la mort de Maria, sa femme. Elle était sortie un soir de neige pour aller voir la chienne qui venait d’avoir des petits à la bergerie. Elle n’était pas rentrée, et on n’avait pas pu la retrouver dans le blizzard qui s’était levé cette nuit-là. Il avait fallu trois jours de recherches pour retrouver son corps dans une congère.
C’était avant la fermeture de l’Enclave, mais déjà, il était difficile de trouver le moindre médicament dans les pharmacies régulièrement pillées. Elles avaient fini par fermer les unes après les autres, et il fallait faire une demande à la Préfecture pour espérer avoir une livraison de l’hôpital de Gap, et encore, quand les convois militaires venaient jusqu’à Barcelonnette.
Maria était diabétique. Elle était forte. Elle était courageuse. Elle avait vu une mort terrible se profiler à plus ou moins court terme. Les enfants étaient assez grands pour se passer d’elle. La nuit d’hiver avait été douce avec elle, du moins c’est ce qu’avait voulu croire Louie, qui avait trouvé sous le lit la boîte de somnifères vide. Il n’en n’avait rien dit à son père, mais tous deux savaient que l’autre savait. Gibou avait dépéri rapidement, jusqu’à ne plus reconnaître personne, et il s’était éteint comme s’éteint une bougie en crépitant dans une flaque de cire fondue. Ce jour-là, MaLine était venue pleurer avec Louie, et ils s’étaient endormis ensemble épuisés de larmes, les yeux rouges et les lèvres gonflées à force de baisers désespérés.

mardi 18 juin 2019

20 . Suzie

A quoi ressemblera la nuit lorsqu'elle ne sera plus éclairée par les lampadaires et autres enseignes lumineuses ?
Nous ne connaissons plus la vraie nuit, elle est presque introuvable. Les gens des villes voient à peine les étoiles. Ceux de la campagne en profitent un peu mieux s'ils sont éloignés de l'éclairage public, mais leur perception est atténuée par la pollution lumineuse des villes et villages proches.
Il n'y a que dans des endroits encore à peu près déserts que la nuit ressemble à la nuit. Les parcs naturels, quelques vallées inhospitalières, en haut des plus hautes montagnes...
Alors, la nuit prend toute son ampleur, la voute céleste semble presque atteignable, le vertige me prend. Allongée au sol dans la tiédeur d'une nuit de juin, ma perception s'inverse et je plane au dessus d'un océan tacheté.
Cela rend humble, les étoiles. Je me souviens alors la taille incroyable de chacun de ces minuscules points, imaginant de possibles planètes gravitant autour, et peut être, quelque part, une forme de vie possédant peut être, quelque part, une conscience d'elle même.
Je me souviens qu'en regardant le ciel on ne voit que le passé, puisque la lumière que je reçois des étoiles en cet instant est partie il y a des millions, voire des milliards d'années. Et je souris en imaginant un extraterrestre observant dans son télescope quelques humanidés hésitants commençant la conquête de leur planète.
Comme nous avons été vite, pour nous multiplier et nous adapter à tous les territoires de cette planète. Pour la modifier irrémédiablement, pour engloutir ses ressources. Pour nous l'approprier et nous penser séparés d'elle.
Et à présent, c'est elle qui nous dépasse, comme une locomotive lancée à pleine vitesse par le charbon que nous avons nous même allumé, sortant des rails et comme suspendue dans cet éternel instant avant l'atterrissage.

Je me demande quelle perception les gens du futur auront de leur passé, de mon présent. Arriveront ils à se représenter que nous sommes actuellement 7 milliards 700 millions sur la planète ? Que même pour moi, qui vit cette situation, qui a déjà pris des bains de foule, qui sait à quel point il y a des dizaines de milliers de villes, des millions de villages, c'est impossible à imaginer ?

Je visitais les continents et les mers il y a quelques jours en furetant dans un atlas du monde. J'explorais l'Argentine, la fosse des Mariannes, la Russie, les îles du Pacifique... m'étonnant comme à chaque fois de la grandeur et de la diversité folle de cette petite bille bleue sur laquelle nous vivons.
Je me demandais quels endroits vont disparaître, comme le Bangladesh, et comment les climats locaux vont évoluer. Où seront les savanes, les prairies, les forêts... J'imagine l’Arctique recouvert de végétations et cela semble tellement incongru.

A quoi ressemble les alpes dans quelques décennies ? Les arbres poussent ils plus haut en altitude ? Les cours d'eau sont ils moins nombreux ? Il y a t'il encore des glaciers, des neiges à l'année ?

Je donnerais beaucoup pour avoir un aperçu, pour avoir une idée de ce à quoi me préparer.

Les dernières actualités glissent sur mon écran : L'industrie mondiale qui rentre en récession, les droits des chômeurs encore rabotés, un référendum pour empêcher l'état de privatiser les aéroports, la déforestation record en Amazonie le mois dernier, les vagues de chaleur mortelles en Inde, la famine due à la guerre au Yémen, la baisse de la fertilité due à la pollution... Et au milieu de tout ça, une vidéo où des passants crie à la privation de libertés lorsque le journaliste demande ce qu'ils pensent de l'idée d'interdire un certain nombre de voyages en avion.

Bon, je vais me faire une verveine.

lundi 10 juin 2019

19. Le Rogue



Ce qui lui manquait le plus, c’était la radio. Et encore davantage depuis que sa vue ne lui permettait plus de lire.
Pendant des années, il avait meublé ses insomnies avec une émission littéraire ou scientifique, et le matin son premier geste était d’allumer son petit poste pour les plages d’informations du matin. Les voix sans visage avaient disparu depuis longtemps, mais il lui arrivait encore de vouloir allumer l'appareil, lequel n'avait même plus de piles, comme un réflexe conditionné qui ne le quittait pas. Il avait pourtant été un enfant des années du tout-informatique, des réseaux sociaux et de l’information accessible en une seconde sur le net, mais c’était cet absolu silence des ondes qui le laissait encore orphelin et désemparé.
Il eut un sourire amer ce matin-là, en se rendant compte que sa main était allée jusqu’à la table de nuit, où la radio était toujours posée, inutile et silencieuse.
Il se leva et goûta la météo à sa fenêtre : tiède, un peu de vent, odeur poudreuse d’une petite pluie nocturne, une journée de printemps un peu trop chaude. Et il sentit une présence en bas, devant sa porte, ou plutôt deux. Un soupir, un raclement de pieds, un chuchotement. En se baissant, il devina deux vagues silhouettes et il imagina les deux visages levés vers la croisée, les cheveux ébouriffés par le vent :
- Entrez, c’est ouvert.

Yilan, bien sûr. Et une des petites de Jonas, Zélie sans doute, vu comme ces derniers temps elle faisait tout son possible pour privatiser l’espace autour du gamin au détriment de sa sœur.
Le temps qu’il s’habille et descende à la cuisine, les deux mômes s’étaient installés autour de la table, interrompant leurs messes basses à son arrivée. Il les salua, prit le temps de remettre du bois dans le poêle, de poser sa casserole dessus, de sortir le pain du placard, la confiture et le fromage de la réserve, coupant court d’un geste à l’élan de Zélie qui voulait lui venir en aide. Lorsqu’il eût posé les trois bols sur la table, il s’installa tranquillement et posa son menton sur ses mains croisées :
- Alors, qui commence ? Zélie ? Yilan ?
La petite se racla la gorge, il l’avait toujours un peu intimidée, il le savait sans pour autant se l’expliquer. Il fut étonné que ce soit elle qui se lance, tant il sentait l’agitation électrique du garçon à ses côtés :
- Voilà. Yilan et moi on a beaucoup discuté, et on avait des choses à te demander. On a pensé…
- Tu ne nous a rien dit ! Vous ne nous avez rien dit, personne ! l’interrompit Yilan, d’une voix altérée, vibrant d’une colère qu’il n’avait jamais entendue chez lui. Tu ne m’as rien dit quand tu m’as donné tes malles…
« Et que pouvais-je te dire ? » pensa-t-il. Mais il demanda :
- Et que voulais-tu que je te dise, Yilan, exactement ?
L’eau bouillait sur le poêle, Zélie se leva pour y jeter une poignée de tisane et Le Rogue la laissa faire, cette fois.
Il vit le geste vague que fit Yilan, qui englobait tout et rien, impuissant :
- Tu ne m’as pas dit que je n’y comprendrais rien. Tu m’as laissé croire que je pourrais lire tout ça et remettre tout en ordre, et que je pourrais…
- Et que tu pourrais faire ce que nous, les vieux, n’avons pas fait, c’est ça ?
- Je n’ai pas dit « les vieux » grogna le garçon. Même les moins vieux ne racontent jamais rien sur Avant.
Zélie versa la tisane dans le bol posé devant Le Rogue :
- Mes parents non plus. Y’a pas que toi. On a tous lu des trucs, on est tous allés à l’écolibre, on a appris à lire, à compter, plein de choses, tout ce qu’on voulait, mais personne ne nous a dit ce qui était important.
Le Rogue soupira. Il fallait bien que ce temps vienne un jour, il était même étonné que cela ait pris tant de temps pour qu’il se sente prêt à faire ce qu’il fallait. Car il avait très bien su ce qu’il faisait le jour où il avait sorti ses malles de la cave pour les donner à Yilan, ce garçon-là et pas un autre. Il avait senti l’épouvantable poids qu’il allait faire reposer sur ses épaules pas si costaudes que ça.
- Vous avez raison, répondit-il. On ne vous a pas dit ce qui était important.
- Mais pourquoi ? gémit Yilan.
- Je n’en sais rien, au fond. Je crois qu’on a juste fait ce qu’on a pu.

Il n’aurait jamais cru que tout irait si vite. Dès le lendemain de son intervention lors de cette assemblée citoyenne, il s’était retrouvé propulsé au rang de Grand Architecte du changement. Oh, pas par tous, certes ! Mais la plupart des jeunes fraîchement installés avaient reconnu dans ses mots ce que, confusément, ils ressentaient tous à des degrés divers : une inquiétude grandissante, un sentiment d’inéluctabilité, un besoin de se retrouver, de s’organiser pour faire face à une menace imprécise et d’autant plus noire qu’elle était justement innommée. Les uns ou les autres s’étaient intéressés aux théories plus ou moins étayées qui circulaient sur un possible effondrement, l’un parlait de la pollution, l’autre de la perte de la biodiversité, un autre encore de la crise financière qui ne voulait pas se terminer, de la fuite des ultra-riches vers d’hypothétiques bunkers Néo-Zélandais… Toutes les rumeurs et les fake news s’entrechoquaient, mais, quoi qu’il en soit, les mots d’Antoine Lerogue avaient trouvé un écho qui ne s’éteignit plus. Tout ce qu’ils avaient fait ensemble jusque-là, la bibliothèque gratuite, le bar associatif, la scène musicale ouverte, la société coopérative, tout semblait prendre un sens nouveau, consacré à un avenir qui n’avait jusqu’alors pas de contours bien précis.
Ils firent des réunions agitées et parfois explosives, qui finissaient soit en portes claquées soit en rounds de consolation au bar plein à craquer. Ils finirent par institutionnaliser les réunions du Cercle avec des systèmes de prise de parole et d’expression des avis par gestes et non par braillements vindicatifs. Ils rirent beaucoup aussi. Oh oui, comme ils avaient ri !
Gilbert, qu’on appelait Gibou, le père de Mathieu et Louie, jouait son rôle de paysan indécrottable avec malice, ce qui désamorçait souvent les pires conflits :
- Ben quand vous aurez bien tout fait votre village d’indiens communiss’, et qu’il ne se passera rien du tout, on pourra toujours faire payer les touristes pour visiter, hein !
- Et tu seras le clou du spectacle, l’authentique bouseux de l’Ubaye, le crétin des Alpes dans toute sa splendeur ! 
- Ça va vous coûter cher en cachets, je vous le dis ! répliquait-il sans se démonter.
Le Rogue riait avec les autres, mais il avait l’impression affolante de fonctionner sans cesse à plusieurs niveaux. Lysiane freinait des quatre fers, refusant catégoriquement d’envisager quelque catastrophe que ce soit. Elle continuait à aller travailler au lycée de Barcelonnette, à déjeuner chez sa fille Laure qui pataugeait dans la gestion de ses deux gamins turbulents, elle haussait les épaules en disant à Antoine qu’il avait bien besoin de s’occuper depuis qu’il vivait ici et que toute cette agitation avait le mérite de le faire se sentir important.
C’était donc sans elle qu’il se retrouvait à la mairie avec les autres. Il devint proche de Nicolas, qui était gendarme à Jausiers, et de sa femme Julie. Tous deux venaient souvent le week-end dans leur maison de famille, accompagnés de leur fille Liane qui présentait tous les symptômes de l’adolescence pénible, râlant de la piètre qualité du réseau et voulant à toute force se faire appeler MaLine comme sur son profil Facebook. Rien de ce que rapportait Nicolas n’était fait pour rassurer Antoine. Les arrivées de réfugiés qu’on ne pouvait même plus appeler « économiques », mais à présent surtout « climatiques » se poursuivaient sur toutes les côtes européennes, donnant lieu à des mouvements de violence plus ou moins réprimés selon l’effet escompté par les gouvernements. La hausse vertigineuse des prix du pétrole et la spéculation qu’elle engendrait commençait à avoir des répercussions sur l’approvisionnement des pays les plus pauvres de la zone euro. Des émeutes de la faim avaient eu lieu en Hongrie et en Turquie, des mouvements de panique sporadiques provoquaient déjà des effets de stockage en masse des denrées de base dans les grandes villes de France, faisant craindre des pénuries qui engendreraient encore plus de troubles.
« On est sur un gros baril de poudre, avec des mèches qui traînent partout, résumait Nicolas. Reste à savoir qui lâchera l’allumette, et quand. »
Du coup, ils organisèrent des campagnes d’achats discrets, répartis sur l’ensemble des participants aux assemblées. Antoine fit le tour de tous les habitants, recensant, notant, listant tous les besoins de base auxquels ils pensaient devoir faire face en cas d’interruption de l’approvisionnement. Ils constituèrent ainsi une liste à la Prévert, qui allait des crayons à papier à l’aspirine, en passant par les serviettes hygiéniques, les semences de légumes et de céréales, l’huile pour les lampes, l’essence, le sucre et même le tabac.
« Hahaha !, s’esclaffa Gibou. Vaudrait mieux planter de l’herbe qui fait rire, parce que le tabac, ici, ça pousse pas et quand vous aurez fumé toutes vos réserves, vous s’rez sacrément énervés ! »
Ils eurent une discussion houleuse sur les armes, aucun d’entre eux n’étant très au fait de leur usage, sauf Nicolas de par son métier, et les quelques chasseurs du village. Le Rogue fut épouvanté de seulement oser y penser et fut incapable de donner son avis. On conclut finalement qu’on n’achèterait que des cartouches pour les fusils de chasse déjà présents dans les foyers. Au fond, personne n’envisageait vraiment qu’il faille se doter d’un arsenal de défense. Aucun d’entre eux ne pouvait visualiser un monde à feu et à sang, puisque tout de même, en-dehors de leurs réunions agitées, le monde semblait presque tourner normalement. Presque. Quelques coupures d’électricité sporadiques, le réseau qui, n’en déplaise à Liane, devenait capricieux même en ville, le chômage qui augmentait tellement qu’on n’en parlait même plus dans des médias de moins en moins libres, et les services publics qui s’amenuisaient de jour en jour. Mais encore rien de vital. Et il était surréaliste d’envisager toutes les implications d’une soudaine aggravation de la situation.

- Nous avons fait ce que nous avons pu, dit le Rogue. Vous avez lu dans les papiers qu’il s’était passé des tas d’évènements terribles il y a plus de trente ans.
- Des émeutes, dit Zélie pour qui « il y a trente ans » est la préhistoire.
- Avec des morts, renchérit Yilan, qui trouve que Le Rogue est un vieillard hors d’âge.
Le Rogue reprit, comme perdu dans cette préhistoire presque déjà légendaire :
- Il faut que vous compreniez que la vie Avant, c’était très différent. Différent à un point que j’ai moi-même du mal à me représenter aujourd’hui. Nous avions toujours vécu cette vie-là, nous n’avions rien connu d’autre que la paix et la prospérité, nous ne pouvions pas savoir. Nous essayions d’imaginer, mais cela ne pouvait pas suffire.
Les deux adolescents se regardèrent. Et Yilan essaya de formuler la question qu’il lisait aussi dans le regard de Zélie :
- Tu veux dire… Comme nous, nous ne pouvons pas comprendre les papiers que tu m’as donnés ?
Le regard laiteux du Rogue revint vers lui. Il déplia sa longue carcasse, s’approcha du poêle, comme pour se réchauffer, alors que le soleil se déversait dans la cuisine par la fenêtre ouverte.
- Oui, pareil. C’est comme si on parlait une autre langue, tu l’as bien vu. Et c’est peut-être pour ça qu’on n’a pas pu vous expliquer. Parce qu’on n’avait pas les mots.
Yilan bailla, et mis la main devant sa bouche avec un temps de retard. Il s’était encore levé très tôt pour la traite ce matin-là.
« Ce n’est qu’un gosse, pensa le Rogue avec honte.
Mais Zélie lui sourit, et il entendit son sourire dans sa voix.
« Eh bien, c’est trop tard, maintenant. On ne peut pas continuer comme si on ne savait pas. Il va falloir nous expliquer. Et pas que toi, les autres aussi.

23. MaLine

Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait. Comme tout le monde dans l’Enclave. Le Père Lombard, malgré ses quatre-vingt ans douloureux, av...